Décalés d’Emanuelle Delle Piane

Scène de théâtre, reprenant les mots « époustouflant », « saperlipopette » et « décalé » ; lu durant le Trophée de l'impro Culture & Diversité. Une initiative de « 10 sur 10, pièces francophones à jouer et à lire »
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Elle : Vas-y, je t’écoute.
Lui : Il… il ne l’a pas remarquée au début. Trop discrète, trop petite, pas assez mignonne, pas assez marrante. Plutôt insignifiante quoi.
Elle :Les autres étaient nettement plus attirantes, bien plus canon, mieux sapées, tatouées…
Lui : C’est ça.
Elle :Elle non plus elle ne l’a pas remarqué. Ou alors presque pas. Il s’asseyait toujours au fond de la classe, il rasait les murs sous sa capuche dans les couloirs…
Quand les profs lui disaient de la retirer, ses cheveux étaient toujours sales et gras. Il avait de l’acné aussi. Des boutons plein la figure qu’il grattait tout le temps au début.
Dégoutant.
Lui : Il était souvent dégueulasse, c’est vrai. Lui et le savon n’étaient pas trop copains.
Elle :C’est ça.
Lui : Elle n’avait pas de boutons, mais elle avait de la ferraille plein la bouche et elle mettait de grandes lunettes pour pouvoir lire au tableau. Pas terrible ça non plus.
Elle :Pas terrible, non. Le pire c’est qu’elle les aura toujours, ses lunettes.
Lui : Il… il la trouvait même très énervante au début. Parce que trop sage, trop sérieuse, trop appliquée en classe, jamais malade, jamais en retard.
Elle : Une fille méga chiante quoi.
Lui : C’est ça.
Elle : Quand la prof a tiré au sort des groupes de deux pour préparer l’exposé, elle a détesté tomber sur lui.
Lui : Il a détesté tomber sur elle. Tous les mecs de la classe se sont foutus de lui, il s’est tapé la honte de sa vie.
Elle : Ses copines étaient mortes de rire. Tu feras gaffe, il doit avoir des poux, mauvaise haleine et puer des pieds, elles disaient.
Lui : Tu feras gaffe, les grenouilles à lunettes, ça bave et ça mord ! ils disaient.
N’importe quoi. Ils disaient n’importe quoi en fait.
Elle : C’est ça.
Lui : Et puis… Même si c’était pas évident, il a fini par bien aimer préparer l’exposé avec elle.
Elle : Elle a bien aimé aussi. Elle l’a trouvé moins stupide, moins boutonneux qu’il en avait l’air, de près.
Lui : De près, il a commencé à la trouver moins vilaine, moins sérieuse, moins pimbêche qu’elle en avait l’air.
Elle : Au fil des jours, elle s’est mise à trouver qu’il avait des mains expressives, un sourire craquant. Elle s’est mise à aimer le regarder. Simplement.
Lui : Il s’est mis à se dire qu’elle avait de très jolis yeux. Même quand elle mettait ses lunettes, ils restaient beaux ses yeux bleus.
Elle : Leur exposé a fait un carton !
Lui : Un carton époustouflant ! Leur vieille prof n’en revenait pas.
Elle : « Saperlipopette ! Si j’avais su, je vous aurais mis ensemble plus tôt ! » elle a dit.
Lui : Toute la classe s’est tordue de rire. Ça rigolait, ça rigolait… ça ne s’arrêtait pas.
Elle : Ses joues sont devenues toute rouge.
Lui : Les siennes aussi. Rouge jusqu’aux oreilles, il était. Il savait plus où se mettre.
Elle : Après ça, elle a repris ses distances, fait comme s’il n’y avait jamais eu d’exposé.
Lui : Lui aussi. Après ça, c’est à peine s’il la saluait dans les couloirs… Et maintenant…
Elle : Elle est là, face à lui, maintenant.
Lui : Oui. Et il voudrait lui dire un truc cool, lui dire qu’il pense à elle très souvent. Mais… mais il n’ose pas. Ben non. Il aurait l’air de quoi ?