Les sœurs gorgones de Clara Benoît-Casanova

Scène de théâtre reprenant le mot « médusé », lu durant le Trophée de l'impro Culture & Diversité. Une initiative de « 10 sur 10, pièces francophones à jouer et à lire ».
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Personnages

  • MÉDUSE
  • STHÉNO
  • EURYALE
  • PATRICK, le coiffeur

Notes

Dans la mythologie grecque, les gorgones sont des monstres à la chevelure de serpents. Elles sont trois sœurs, et leur regard change en pierre tous ceux qui le croisent.

Texte

Quelque part, près du jardin des Hespérides. Les soeurs Gorgone : Méduse, Euryale et Sthéno, sont sur leur terrasse. Elles prennent le thé. Elles portent des lunettes de soleil ce qui leur donne des airs de divas incognito. Méduse jette fréquemment des regards vers le jardin.

Sthéno : Qu’est-ce qu’il y a, Méduse ? Tu attends quelqu’un ?
Méduse : Oui, Patrick, mon coiffeur. Je vais couper mes serpents.
Euryale : Tes serpents Méduse ! Ces si beaux serpents qui sifflent sur ta tête !
Méduse : Oui.
Euryale : J’en suis médusée, Méduse. Mais pourquoi ?
Sthéno : Oui pourquoi ? Tu as de si beaux serpents. Si vigoureux et luisants.
Méduse : Je veux changer de tête. J’en ai marre d’être reconnue.
Sthéno : Il me semblait pourtant que tu aimais ça, l’attention.
Méduse : C’est qu’ils ont mis mon visage partout, sur des tableaux, des sacs, des armes… Je suis moche en plus dessus. Ce n’est absolument pas ressemblant.
Euryale : Tu trouves ?
Méduse : Ils ont aussi écrit que me regarder représentait une menace castratrice. Que ma puissance et mon désir femelle fatal et monstrueux étaient à décapiter.
Sthéno, riant : Laisse parler les vieux phallocentrés.
Euryale, riant : Oui, ce ne sont que des chimères sorties de leurs cerveaux frustrés !
Méduse : Mais c’est horrible ce qu’ils ont fait à mon image.
Euryale : Toi au moins on te reconnait.
Sthéno : On connait ton nom.
Euryale : Nous, qui se rappelle du nôtre ?
Méduse : Mais ils ont dit n’importe quoi, lancé des rumeurs, fait de moi un monstre, la femme à abattre. Alors que j’étais juste là, comme je suis. Ils ont détruit ma réputation. Ils ont détruit ma vie.
Sthéno : Toujours à faire une tragédie de tout !
Euryale : Tu es tellement auto-centrée, Méduse.
Sthéno : Une ingrate.
Euryale : Toujours à te plaindre.
Sthéno : À te victimiser !
Euryale : Tu nous fatigues.
Sthéno : C’est vrai ! Et te connaissant, tu l’as sûrement bien cherché.
Méduse : Moi ! Une ingrate ?
Sthéno : Oui, tout à fait, une ingrate pourrie-gâtée !
Méduse, se levant : Retire tout de suite ce que tu as dit, Sthéno !
Sthéno, se levant aussi : Je le dis comme je le pense. Maman t’a pourrie-gâtée.
Méduse : Toi, tu es une vieille jalouse frustrée !

Elles enlèvent leurs lunettes et s’affrontent du regard. Le ton est fortement monté.

Sthéno : Retire tout de suite ce que tu as dit.
Méduse : Non. Retire-le, toi !
Sthéno : Retire ce que tu as dit où c’est moi qui te les arrache, tes serpents !

Le coiffeur entre, elles se retournent vers lui et le regardent. Il tombe immédiatement pétrifié.

Euryale : Oh merde, Patrick !