Premier prix : Concours Nouvelle plurilingue

Premier prix. Nouvelle à partir du mot « décalé » écrite par Esther Dautrey, assistante de français en Irlande.

Version française

Ce matin-là
Lorsque je me réveille, je me sens décalée par rapport à la réalité. Puis je me rends compte qu’il fait encore nuit noire. Je consulte mon réveil : quatre heures du matin. Mes yeux se sont ouverts tout seuls, et je sais qu’il va m’être impossible de me rendormir.

Un sentiment confus est en train de monter en moi, un mélange de peine et de colère, dont j’ignore encore l’origine. Comme si plus rien ne serait jamais comme avant. Comme si j’allais avancer dans
la pénombre pour le reste de ma vie, comme si le soleil n’allait plus jamais se lever.

Là-dehors, il y a quelque chose qui laisse présager d’un grand malheur. À travers mes fenêtres closes, je ne peux pas le voir, mais je peux me le représenter. Une grande violence, comme une
cavalcade de chevaux incontrôlables, avance vers moi. Les prémices du chaos.

En fait, c’est un bruit qui m’a réveillée. Il est passé au-dessus de ma tête, d’une traite. Comme une étoile filante, mais qui ne brillerait que quand elle toucherait terre. Comme un avion, mais dont le ventre serait rempli de ténèbres. Le temps que je comprenne, il avait déjà disparu dans le lointain.

Je pleure ? Des larmes brûlantes coulent sur mes joues. Depuis combien de temps ? Et quelle est donc cette angoisse qui me serre le cœur ? J’ai l’impression d’avoir avalé une pierre. Je veux hurler mais je n’y parviens pas. Je commence à prendre conscience qu’ils arrivent. Ils gagnent du terrain. Ils seront bientôt là. Dans le fracas des armes et la mort.

Pour tenter de me calmer, je me concentre sur les battements de mon cœur. Mais c’est un peu comme s’il ne battait plus. Quelque chose s’est figé. Le temps est suspendu, mais un compte à rebours parallèle s’est déclenché. Mes doigts sont gelés, bleuis. Pourtant, la nuit dernière, je suis sûre de m’être endormie assez paisiblement. Sans toutefois m’être sentie en sécurité.

Je ne comprends pas. Tout n'était pas parfait, mais la situation paraissait stable. Qui m'aidera à présent ? Je ne veux pas me retrouver seule. Je n'aspire qu'à la lumière, la paix et la vie. Comme
tout un chacun. Mais la douleur est là. Des chiens enragés l'ont multipliée, et ce n'est que le début. Le début de la fin.

Lorsque je me suis réveillée ce matin-là, j’ai su que ma vie venait de changer, pour toujours. J’ai froid et j’ai peur depuis. Ce décalage entre le passé et le présent, qui m’a prise à la gorge, a pour nom la guerre. Elle vient de commencer. Elle ne me lâchera pas, pas de sitôt. J’entends les plaintes, les combats. Je sens l’odeur de la poudre et du sang. Je m’appelle Ukraine.

Version anglaise

That morning
When I wake up, I feel out of step with reality. Then I realise that it's still pitch dark. I check my alarm clock: four o’clock in the morning. My eyes opened up on their own, and I know that it will be impossible to go back to sleep.

A confused feeling is rising in me, between sorrow and anger, the origin of which I have no idea yet. As if nothing will ever be the same again; as if I will walk in the dark for the rest of my life; as if the sun will never rise anymore.

Out there, there is something that portends a great misfortune. Through my closed windows I can’t see it, but I can imagine it. A huge violence, like a cavalcade of horses out of control, is moving towards me. The beginnings of chaos.

It's a noise that woke me up actually. It passed over my head in one go. Like a shooting star, but that would be shining only when it touches down. Like a plane, but whose belly would be filled with darkness. By the time I understood, it had already disappeared in the distance.

Am I crying? Burning tears run down my cheeks. Since when? And what is this anxiety that gets my heart heavy? I have the impression I swallowed a stone. I want to yell but I can’t. I start to become aware that they are coming. They are gaining ground. They will soon be here. In the clash of arms and death.

To try to calm myself down, I focus on my heartbeats. But it's a bit as if it doesn’t beat anymore. Something has frozen. Time is suspended, but a parallel countdown has started. My fingers are freezing and blue. Yet, I'm sure I fell asleep fairly peacefully last night. Without feeling safe however.

I don't understand. Not everything was perfect, but the situation seemed stable. Who will help me now? I don't want to find myself alone. I just aspire to light, peace and life. Like everyone else. But the pain is there. Rabid dogs have multiplied it, and this is only the beginning. The beginning of the end.

When I woke up that morning, I knew that my life just changed, forever. I'm cold and scared since then. This gap between the past and the present, which had me by the throat, is called war. It just started. It won’t let me go for a long time. I can hear the moans and fights. I can smell gunpowder and blood. My name is Ukraine.