Troisième prix : Concours "Nouvelle plurilingue"

Troisième prix. Nouvelle à partir du mot « décalé » écrite par Samantha Wanigasuriya, assistante de langue vivante anglaise en France.

Version française

"On va décaler à lundi. Je dois te voir avant ton départ, d'accord?"

Ses yeux, si naïfs, semblent scintiller des lumières de la ville, l'espoir.  La certitude en eux, si rare, qui n'a rien d'autre à comparer que l'innocence enfantine avant qu'elle ne soit échangée contre la réalité.  Ça me fait peur.  Peut-être est-ce le type de désir, cette envie de vivre que je cherchais et que je pensais trouver dans un pays où j'étais censé déménager.  Peut-être que je l'imaginais dans une version future de moi-même attendant de l'autre côté du monde, où une autre tentative de vie m'attendait.

C'est drôle - le concept de traverser le monde pour se découvrir.  Le ferons-nous jamais ?  Sommes-nous en train de nous leurrer ?  Comme par une statistique scientifiquement improbable alors que vous êtes assis à regarder les îles lointaines de la gare et ses rivières mystérieuses, elle s'approche de vous.  La version de vous-même que vous avez toujours rêvé de trouver.  La version que vous avez toujours imaginée être la plus parfaite, apparaît plus brisée et confuse que jamais sous la façade féroce de la confiance, alors qu'elle traîne sa vie derrière elle, enfermée dans les limites d'une valise.

Peut-être que là-bas, dans ce nouveau pays, je verrai des visions de toi, des figures espérant qu'ils me rappelleront de toi. Peut-être qu'une fois que la nostalgie aura peint le passé dans des couleurs vintage, créant le sentiment d'une histoire à laquelle vous rêvez honteusement de revenir, je pourrais enfin, comme un péché, m'avouer que je t'aimais.

Peut-être devrait-il rester là pour toujours, sous cette lumière solitaire du lampadaire de notre arrêt de bus, me voyant partir pour la dernière fois. Reste là doucement comme un baiser sur le bout des lèvres, sa trace assise là pour toujours, dans la mémoire. Je regarde ses yeux, ceux dont je n'ai pas pu m'empêcher de craquer, avec cette lueur d'espoir d’un enfant, empoisonnée par une goutte de désespoir d'un adulte qui les rend si séduisants. Les yeux avec un sourire que quand  j'ai croisé le regard la première nuit, j'ai su que j'allais tant aimer et craindre simultanément. Les yeux qu'avec le temps qui passait, je n'ai pas eu le courage d'aimer. Ils sourient du plus profond de l'intérieur, comme si vous veniez de tomber sur quelqu'un d'un amour il n'y a pas si longtemps. Tout en attendant patiemment que ma peur démonte le voyage de l'amour.

Les lumières de mon bus de retour, la veille de mon départ, tel un invité redouté mais attendu, ont remis le temps en place. Je me permets un dernier regard sur son sourire irréprochable, les yeux remplis de l'espoir qu'il porte pour lundi.

Quant à demain - maladroit, il a oublié. Je m'enfuirais vers une terre qui détient mon avenir. Il n'y aurait pas de lundi avec lui, pourtant en ce moment je ne peux pas me résoudre à faire fondre ce regard plein d'espoir dans ses yeux.

"Oui. On va décaler."

Version anglaise


"We'll shift it to Monday. I have to see you before you leave, okay?"

His eyes, so naive, seem to glimmer with the city's lights in them, hope. The certainty in them, so rare, with nothing to compare it to but childish innocence before it is traded for reality. It scares me. Perhaps it is the type of desire, that craving for life that I had been searching for, and thought I would find it in some country I was about to run away to. Perhaps I envisioned it in some future version of myself waiting on the other side of the world, where a different attempt at life awaited me.

Funny that - the concept of travelling the world to find yourself. Will we ever? Are we fooling ourselves? As if by some scientifically improbable statistic, while you sit staring at the distant islands of the train station and its mysterious rivers, she walks up to you. The version of yourself you always craved to find. The version you always imagined to be the most perfect appears more broken and confused than ever, under that fierce facade of confidence, as she drags her life behind her, boxed into the limits of a luggage bag.

Maybe there in that new land, I will see visions of you, figures hoping that they remind me of you. Maybe once nostalgia paints the past in vintage colours, creating a feeling of a story you crave shamefully to go back to, I might finally, like a sin, admit to myself that I loved you.

Perhaps he should stand there forever, under that lonely light of the lamppost of our bus stop, seeing me off for the final time. Stand there softly like a kiss on the very tips of the lips, its trace sitting there forever, in memory. I look at his eyes, those that I could not help but fall for, with that glimmer of childish hope, poisoned by a drop of adult despair that makes them so seductive. The eyes with a smile that from the first night that I caught a gaze of, I knew I would so love and fer simultaneously. The eyes that, as time went on, I did not have the courage to love. They smile from deep within, as if you just bumped into someone from a love not so long ago.  All the while patiently waiting for my fear to dismount the journey of love.

The lights of my bus home, the night before my departure, like a dreaded but expected guest, put time back into place. I allow myself one last look at his unblameable smile, eyes filled with the hope that he holds for Monday.

As for tomorrow - clumsy, he forgot. I would be running away to a land holding my future. There would be no Monday with him, yet right now I can not bring myself to melt that hopeful gaze in his eyes.

"Yeah. We'll shift it."